Ouh là. J’en ai eu une dure hier soir. Vous savez, à l’école on nous enseigne que l’empathie est une des qualités les plus importantes d’une infirmière. Il faut se mettre à la place de l’autre, comprendre l’autre… Mais là, j’ai pas pu.
Mon patient s’éteignait à petit feu. À l’heure actuelle, je ne sais même pas s’il est encore en vie. Il était carrément dans le coma hier. Il présentait les signes classiques d’une fin de vie: détresse respiratoire, râles terminaux… Une petite injection aurait suffit pour pouvoir soulager sa respiration. Le pauvre homme respirait difficilement. À l’oreille, c’était comme lorsqu’on souffle dans un verre d’eau avec une paille. C’est normal, mais très inconfortable pour la personne. Et moi, j’ai les outils à portée de main pour y remédier et le rendre confortable : un peu de Versed (un anesthésiant qui relaxe), un peu de morphine (petite dose, mais qui fait du bien) et scopolamine (qui liquéfie les sécrétions bronchiques). Le tout administré gentiment en sous-cutané, avec une minuscule aiguille. Comme ça, le patient respire plus librement. Bref, ça urgeait!
Mais non. Je ne lui ai pas donné. Pourquoi? Parce que son fils ne voulait pas. Pourquoi? “Au cas où il se réveillerait… vous savez, la morphine ça endort trop!”.
Je sais que je ne devrais pas juger. Mais je me suis sentie enragée. J’ai été d’une délicatesse extrême malgré tout (professionnalisme le veut). J’ai tout de même tenté à plusieurs reprises d’expliquer mon point de vue, rien n’y a fait. Même si le reste de la famille semblait d’accord avec moi. En fait, ça m’a rendue triste. Pour le pauvre homme étendu dans son lit. J’aurais bien égoïstement lui prodiguer de soins de fin de vie bien doux et je n’ai pas pu. J’aurais aimé savoir ce que le patient aurait voulu pour lui-même! J’ai été confrontée à mon impuissance la plus totale. C’est franchement très dur de se confronter à des valeurs autres que les nôtres! On apprend sur soi!! Je sais bien au fond que le fils refusait tout simplement d’accepter la mort imminente de son père (dans le temps de Pâques en plus…) Mais ça été plus fort que moi, j’ai pompé toute la soirée… D’un autre côté, je suis qui moi pour décider que ma solution est mieux? Ma culture médicale me l’a enseigné, c’est tout…. C’est fou les questionnements que ça peut soulever!
Le plus frustrant dans tout ça, c’est que le doc a accordé un 24h supplémentaire de traitements actif au patient (enfin, au fils), au cas où… moi, à 16h, le patient était déja inconscient… Je m’excuse, mais je trouve très outrant que le médecin n’aie pas eu le courage de dire au fils que ça ne servait à rien. Il n’a fait qu’acheter la paix pour 24h, avivant l’espoir de la famille, en vain.
Disons que ça me fait réaliser à quel point c’est important de faire savoir à nos proches ce qu’on veut vraiment si jamais on n’est plus en mesure de répondre pour nous-même. Et de l’écrire et de le faire notarier! Car une fois dans la situation, qui sait?
Bref, j’ai respecté les volontés de la famille, j’ai fait une tonne de note au dossier pour que rien ne me sois reproché. Que j’en vois un seul me reprocher de ne pas avoir fait ma job! Mais j’ai trouvé ça dur. Dur pour moi, dur pour le patient, dur pour le fils. Un beau paquet de personnes insatisfaites à différents degrés. Moi qui veut donner un médicament au patient, le fils qui me trouve fatigante avec mes offres de morphine aux heures, les autres infirmières qui m’entendent râler dans mon coin, les inhalos qui en reviennent pas et qui me demandent pourquoi je ne donne rien au patient…
Je vous le répète, faites savoir aux vôtres ce que vous voulez! Remplissez un mandat d’inaptitude! Vous ne savez jamais! Un proche qui ne veux pas vous perdre peut vous faire subir (malgré lui, par amour pour vous) des épreuves que ne vous souhaitez pas nécessairement!! Et enclencher des chicanes de familles… mais ça c’est une autre histoire….
Bon, je vais aller préparer mon dernier examen de la session avant mes stages…
C’était ma montée de lait!